mardi 20 avril 2010

La chambre des glycines.


Elles sont assises sous la tonnelle.

Quel âge ont-elles ? Quinze, seize ans ? L'une est brune, ronde, les cheveux relevés en chignon ; l'autre, presque blonde, cheveux courts à la lionne. Yeux marron, yeux bleus, des lunettes pour toutes les deux.
Comment se sont-elles rencontrées ? La foule anonyme d'une entrée en seconde. Elles venaient du même collège. C'est peut-être cela qui les a faites s'asseoir côte à côte. Avant ce jour de septembre elles ne s'étaient jamais adressées la parole.
La brune a un solex, la presque blonde prend le car de ramassage.
Le mardi, elles rentrent à pied de l'aumônerie. Le solex est lourd, elles le poussent tour à tour. Le jeudi, elles font leurs devoirs sous la tonnelle. Les grappes de fleurs mauves illuminent le printemps. Elles portent des mini jupes, si courtes, remarque le père de la presque blonde qu'elle ne peut pas s'asseoir dessus.
Le samedi après-midi, après la piscine, elles se retrouvent à la bibliothèque. La brune dévore Giono, l'autre se plonge dans La Recherche... Giono est leur sujet de discorde, l'une aime, l'autre pas. Elles se disputent amicalement en montant les marches du grand escalier de pierre qui traverse le parc et mène au château de Beauregard, elles se posent au pied de la statue de Victor Duruy pour reprendre haleine et continuent leur chemin jusqu'au cimetière qui surplombe la boucle argentée de la Seine.
Elles inventent leur avenir. La brune sera professeur de français. La presque blonde ne sait pas, il y a tant de voies à explorer... Puis chacune retourne chez elle passer le dimanche en famille.

Elles sont assises sous la tonnelle. Elles vont avoir dix-huit ans, elles réussiront leur bac, s'inscriront à la fac, passeront leur permis de conduire. La brune se mariera, robe de satin duchesse ivoire, cousue par sa mère, un bouquet de muguet et quelques grappes de glycine, elle épousera un professeur de mathématique, ils achèteront une maison, auront un enfant, peut-être deux ? L'autre, incertaine, écoute l'avenir se dessiner devant elle, incolore.

Leurs après-midi s'écoulent lents, parfumés et tièdes sous les glycines.

C'est le printemps. Un lundi matin, elles sont arrivées au lycée, Madame le Censeur, les larmes aux yeux tentait de retenir les élèves. Un calicot flottait sur la grille, lettres rouges et noires : lycée en grève.
Bus en grève, plus d'essence, elles vont à pied au lycée. A.G., plus de cours. Un jeune agrégé d'allemand maigre et roux disserte sur Wilhem Reich.

Les printemps succèdent aux printemps.

Elle s'est engagée dans les petites rues du Blandin pour échapper aux embouteillages. Des années qu'elle n'était pas passée par-là. Sens interdits, sens uniques, dédale. Stop. Coup d'œil à gauche, sens interdit, coup d'œil à droite. Devant elle une maison, silhouette familière malgré les volets métalliques et ce garage dont elle ne se souvient pas. Marche arrière, elle gare sa voiture, traverse la rue et longe la grille. Elle ôte ses lunettes de soleil et ramène derrière son oreille une mèche de cheveux blonds. Là, en bas, c'était la cuisine d'été, parfois inondée lors des grandes crues de la Seine. La fenêtre au-dessus, la chambre de ? Le jardin potager est envahi d'une pelouse rase.

C'est le printemps, elle ne retrouve pas la tonnelle, seul un maigre pied de glycine grimpe le long du mur du garage. Elle ne se souvient plus du parfum des fleurs. De la couleur seulement. Lumière bleutée des après-midi adolescentes.
Les âmes soeurs

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